Chacun sa chimère
Sous un grand ciel gris, dans une grande plaine poundreuse, sans chemins, sans gazon, sans un chardon, sans une ortie, je rencontrai plusieurs hommes qui marchaient courbés.
Chacun d'eux portait sur son dos une énorme Chimère, aussi lourde qu'un sac de farine ou de charbon, ou le fourniment d'un fantassin romain.
Mais la monstrueuse bête n'était pas un poids inerte; au contraire, elle enveloppait et opprimait l'homme de ses muscles élastoqies et puissants; elle s'agrafait avec ses deux vastes griffes à la poitrine de sa monture; et sa tête fabuleuse surmontait le front de l'homme, comme un de ces casques horribles par lesquels les anciens guerriers espéraient ajouter à la terreur de l'ennemi.
Je questionnai l'un de ces hommes, et je lui demandai où ils allaient ainsi. Il me répondit qu'il n'en savait rien, ni lui, ni les autres; mais qu'évidemment ils allaient quelque part, puisqu'ils étaient poussés par un invincible besoin de marcher.
Chose curieuse à noter: aucun de ces voyageurs n'avait l'air irrité contre la bête féroce suspendue à son cou et collée à son dos; on eût dit qu'il la considérait comme faisant partie de lui-même. Tous ces visages fatigués et sérieux ne témoignaient d'aucun désespoir; sous la coupole spleenétique du ciel, les pieds plongés dans la poussière d'un sol aussi désolé que ce ciel, ils cheminaient avec la physionomie résignée de ceux qui sonst condamnés à espérer toujours.
Et le cortège passa à côté de moi et s'enfon\ca dans l'atmosphère de l'horizon, à l'endroit où la surface arrondie de la planète se dérobe à la curiosité du regard humain.
Et pendant quelques instants je m'obstinai à vouloir comprendre ce mystère; mais bientôt l'irrésistible Indifférence s'abbatit sur moi, et j'en fus plus lourdement accablé qu'ils ne l'étaient eux-mêmes par leurs écrasantes Chimères.
Charles Baudelaire
CUERPO DE MUJER
« Cuerpo de mujer, blancas colinas, muslos blancos, te pareces al mundo en tu actitud de entrega. Mi cuerpo de labriego salvaje te socava y hace saltar el hijo del fondo de la tierra.
Fui solo como un túnel. De mí huían los pájaros, y en mí la noche entraba su invasión poderosa. Para sobrevivirme te forjé como un arma, como una flecha en mi arco, como una piedra en mi honda.
Pero cae la hora de la venganza, y te amo. Cuerpo de piel, de musgo, de leche ávida y firme. Ah los vasos del pecho! Ah los ojos de ausencia! Ah las rosas del pubis! Ah tu voz lenta y triste!
Cuerpo de mujer mía, persistiré en tu gracia. Mi sed, mi ansia sin límite, mi camino indeciso! Oscuros cauces donde la sed eterna sigue, y la fatiga sigue, y el dolor infinito. »
CORPS DE FEMME
« Corps de femme, blanches collines, cuisses blanches, tu ressembles au monde dans ton attitude d'abandon. Mon corps de laboureur sauvage te creuse et fait jaillir le fils du fond de la terre.
Je fus seul comme un tunnel. Les oiseaux me fuyaient, et en moi la nuit pénétrait de son invasion puissante. Pour me survivre, je t'ai forgé comme une arme, comme une flèche à mon arc, comme une pierre à ma fronde.
Mais l'heure de la vengeance tombe à pic, et je t'aime. Corps de peau, de mousse, de lait avide et ferme. Ah les vases de la poitrine ! Ah les yeux de l'absence ! Ah les roses du pubis ! Ah ta voix lente et triste !
Corps de femme mienne, je persisterai en ta grâce. Ma soif, mon désir sans bornes, mon chemin indécis ! Lits de rivières obscurs où la soif éternelle continue, et la fatigue continue, et la douleur infinie. »

Pablo Neruda, Les vingt poèmes d’amour, Vingt poèmes d'amour et une chanson désespérée, Gallimard, Collection Poésie, pp. 9-11.
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